Le lait en poudre, les conserves alimentaires, les boissons industrielles, les biscuits, les eaux gazeuses ou encore les limonades occupent aujourd'hui une place importante dans les habitudes alimentaires de nombreux ménages ivoiriens. Cette situation est souvent attribuée à la mondialisation, à l'ouverture des marchés ou aux mutations économiques intervenues après l'indépendance. Pourtant, cette explication ne rend compte que d'une partie de la réalité. Les origines de cette consommation sont en effet bien plus anciennes. Elles remontent aux premières missions d'exploration françaises en Côte d'Ivoire. Au cours de ces expéditions, les explorateurs introduisirent et consommèrent des denrées alimentaires importées d'Europe. Ces produits furent progressivement découverts par les populations locales à travers les échanges, les dons, les transactions commerciales et l'implantation des premiers comptoirs européens. Par la suite, la colonisation favorisa leur importation à grande échelle, organisa leur distribution et encouragea leur diffusion dans l'ensemble du territoire. C'est ainsi que se construisirent progressivement de nouvelles habitudes de consommation au sein des populations ivoiriennes, dont les effets se font encore sentir aujourd'hui. Revenir sur cette histoire permet de mieux comprendre les défis contemporains liés à la souveraineté alimentaire, à la valorisation des productions locales et à la promotion du « Made in Côte d'Ivoire ».

 

Les maisons de commerce européennes : un relais essentiel dans la diffusion des produits alimentaires européens

 

Après l'érection de la Côte d'Ivoire en colonie française le 10 mars 1893, l'administration coloniale met en place un cadre favorable à l'expansion du commerce européen. Le développement des infrastructures portuaires, des comptoirs commerciaux et du réseau administratif facilite l'implantation de puissantes maisons de commerce, qui deviennent les principaux relais des échanges entre la métropole et la colonie. Parmi les plus influentes figurent la Compagnie Française de l'Afrique Occidentale (CFAO), la Société Coloniale Française de la Côte de Guinée, les maisons Verdier, Basset, Swanzy, Fell et Adrien Fraissinet (ANCI : QQ 33 Chambre de commerce : Nomenclature des maisons de commerce et d’industries de la colonie). D'abord établies sur le littoral, elles étendent progressivement leurs activités vers l'intérieur du pays, structurant ainsi le commerce colonial.

Leur mission ne consiste pas uniquement à exporter les richesses agricoles de la colonie (café, cacao, palmiste ou bois), mais aussi à approvisionner le marché ivoirien en produits manufacturés venus d'Europe. Parmi ces marchandises figurent de nombreuses denrées alimentaires jusque-là peu connues des populations locales : lait concentré et lait en poudre, conserves de viande et de poisson, biscuits, farines, boissons industrielles, produits de dessert et autres préparations alimentaires. Acheminés par voie maritime, ces produits sont d'abord stockés dans les comptoirs commerciaux avant d'être distribués dans les principaux centres urbains, puis progressivement dans l'ensemble du territoire.

 

Publicité, commerce et nouveaux goûts : la construction de nouvelles habitudes alimentaires

 

Introduire de nouveaux produits sur le marché ne suffisait pas ; encore fallait-il convaincre les populations locales de les adopter. Les maisons de commerce européennes déploient alors de véritables stratégies de marketing avant l'heure. La publicité devient un puissant levier de diffusion. Des affiches sont placardées dans les rues afin d'associer les produits européens à des valeurs de modernité, de progrès, d'hygiène, de santé et de confort. Consommer ces aliments devient progressivement le symbole d'un mode de vie moderne. D'autres mécanismes contribuent également à leur diffusion. Dans certaines entreprises, une partie de ces produits est distribuée aux travailleurs dans le cadre de leur ravitaillement ou de leur rémunération. Les écoles, les missions religieuses, les hôpitaux et les centres administratifs participent eux aussi à la découverte de ces nouveaux aliments. Peu à peu, des familles ivoiriennes les intègrent à leur alimentation quotidienne.

Au fil des décennies, ces pratiques modifient durablement les habitudes alimentaires. Sans remplacer totalement les produits locaux, elles introduisent de nouveaux goûts et de nouvelles pratiques culinaires. Les produits importés cessent progressivement d'être des denrées réservées aux Européens ou aux élites pour devenir des aliments de consommation courante.

 

Un héritage colonial toujours perceptible

 

L'indépendance de la Côte d'Ivoire en 1960 ne met pas fin à cette dynamique. L'urbanisation rapide, la croissance économique, le développement de la grande distribution et la mondialisation renforcent une évolution amorcée plusieurs décennies auparavant. Les produits alimentaires importés s'imposent progressivement dans les habitudes de consommation de nombreux ménages ivoiriens. Cet héritage historique éclaire les débats actuels sur la dépendance alimentaire du pays. Malgré les efforts déployés par les pouvoirs publics pour promouvoir les productions nationales, soutenir l'agro-industrie locale et encourager le « Made in Côte d'Ivoire », les produits importés continuent d'occuper une place importante dans les assiettes des consommateurs.

Au terme de cette note, l'histoire montre ainsi que les choix alimentaires ne relèvent pas uniquement des préférences individuelles. Ils sont aussi le résultat de politiques coloniales, de stratégies commerciales, de campagnes publicitaires et de profondes mutations économiques et sociales qui se sont déployées sur plus d'un siècle. Revisiter cette histoire permet de mieux comprendre les habitudes alimentaires contemporaines des populations ivoiriennes. 

 

Dr ESSOH Jean-Jacques, 

Chercheur à l’Institut d’Histoire, d’Art et d’Archéologie Africains (IHAAA) de l’Université Félix Houphouët-Boigny. jjessoh@yahoo.fr